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Sonatrach : Ould Kaddour pourra-t-il enrayer le déclin du secteur des hydrocarbures ?

Sonatrach : Ould Kaddour pourra-t-il enrayer le déclin du secteur des hydrocarbures ?

Désigné il y a près de 2 ans, à la surprise générale, à la tête de Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kadour a suscité une certaine sympathie au sein de l’opinion et des médias nationaux grâce à une communication soutenue et à un style emprunt de simplicité.

Les changements introduits par le nouveau PDG n’ont pas seulement trait à la communication. Les transformations qu’il a initiées dans la gestion de Sonatrach et ses relations avec les partenaires internationaux ont été saluées par beaucoup d’observateurs. Elles semblent néanmoins peiner aujourd’hui à renverser une tendance à la baisse de la production du secteur que les derniers chiffres rendus publics paraissent de nouveau confirmer.

Vers une forte chute de la production en 2019 ?

Au 3e trimestre de 2018, la production d’hydrocarbures a reculé de 7,8 % par rapport à la même période de l’année 2017, a annoncé, en fin de semaine dernière, l’ONS, l’organisme officiel des statistiques. Une information qui confirme globalement les chiffres mentionnés pour la première fois par le gouverneur de la Banque d’Algérie devant les députés le 23 décembre dernier.

Selon l’ONS, la production du pétrole brut et de gaz naturel a enregistré une baisse de 3,1 %, tandis que l’activité de raffinage de pétrole brut a baissé de 11,8 %. Mais c’est surtout la production dans la branche de liquéfaction de gaz naturel (GNL) qui a diminué de 25,9 %. Une dégringolade qui a largement contribué à cette tendance baissière dans le secteur.

Les raisons d’une contraction aussi importante de l’activité GNL ne sont pas mentionnées par l’ONS. Pour sa part, Sonatrach ne communique pas sur ces aspects. Nos sources indiquent toutefois qu’elle pourrait être imputable à la réduction des débouchés pour la production algérienne dans un contexte de forte concurrence internationale. Elles mentionnent particulièrement « la production qatarie mais également l’arrivée récente du nouvel acteur américain dont les compagnies ont notamment signé en 2018 des accords de livraison de GNL avec des partenaires espagnols en menaçant ainsi les positions traditionnelles du GNL algérien sur le marché européen ».

Ces éléments d’explication restent dans l’attente d’une confirmation par Sonatrach qui a régulièrement contesté dans la période récente les informations, pourtant communiquées par des organismes officiels, sur la chute de la production du secteur.

Au titre de l’année 2017, déjà, un bilan de son activité établi par Sonatrach avait démenti les informations et les rapports évoquant une baisse de la production algérienne d’hydrocarbures. C’est ainsi qu’au cours d’une conférence de presse organisée au printemps dernier par le PDG de Sonatrach sur la « Vision 2030 » de la Compagnie pétrolière nationale , le directeur exécutif SPE de Sonatrach, Farid Ghezali avait expliqué que la production primaire totale de l’entreprise avait augmenté de 2 % passant de 192 Millions de tep en 2016 à 196 Millions en 2017. Cette augmentation était due, selon lui, au « respect du programme de maintenance et à l’amélioration du recyclage du gaz naturel ».

Le bilan de Sonatrach concédait cependant bien une baisse de la production du pétrole brut et de condensats traités par les raffineries, qui aurait diminué de 3 % en 2017 « en raison notamment du respect du quota exigé dans le cadre de l’accord de l’Opep », selon les dirigeants de la compagnie nationale, qui renvoyaient donc la balle aux accords internationaux conclus par l’Algérie.

Un déclin de l’activité qui remonte à plus d’une décennie

Il serait sans doute injuste d’imputer les performances récentes du secteur des hydrocarbures à la gestion de M. Ould Kaddour. On sait avec une relative certitude que la production du secteur est en baisse régulière depuis plus d’une décennie, la première diminution sensible ayant été enregistrée en 2008. Depuis cette date des estimations d’experts évaluent la réduction cumulée de la production du secteur à plus de 20 %.

C’est en vain qu’on chercherait des explications officielles à ces résultats inquiétants. La communication gouvernementale aussi bien que celle de Sonatrach sont pratiquement muettes sur ce chapitre. On trouvera plutôt des éléments d’explication assez convaincants dans les analyses d’un ancien PDG de Soantrach comme Nazim Zouiouèche qui évoquait en octobre dernier, dans un entretien à TSA direct , une combinaison de facteurs tels que : « le vieillissement des gisements, l’absence presque complète de découvertes commercialement exploitables au cours des dernières années ainsi que le retard dans la mise en exploitation des nouveaux gisements du Sud Ouest dont la découverte remonte pourtant à 2006 ».

Les priorités d’Abdelmoumen Ould Kaddour

Selon une interprétation assez généralement partagée, Abdelmoumen Ould Kaddour tente depuis maintenant près de 2 ans d’enrayer cette tendance au déclin de la production du secteur des hydrocarbures. C’est d’ailleurs principalement dans ce but qu’il a été nommé à la tête de la compagnie nationale.

Sa gestion de l’entreprise a d’abord été marquée par le règlement à l’amiable de nombreux litiges entre Sonatrach et ses partenaires étrangers. La détermination du nouveau PDG à mettre fin à ces situations de conflits que ses prédécesseurs n’avaient pas su ou pas pu régler, a semble-t-il contribué à restaurer, au moins partiellement, la confiance des investisseurs dans le secteur. Elle a en tout cas certainement favorisé une « moisson » d’accords de partenariat dans le secteur des hydrocarbures et de la pétrochimie.

En 2018, plusieurs accords de partenariat importants ont ainsi été conclus avec des compagnies pétrolières internationales. L’espagnol Cepsa a signé avec Sonatrach un contrat pour l’exploitation du champ pétrolifère de Rhourde El Khrouf (Ouargla) pour un montant de 1,2 milliard de dollars, avec pour objectif d’augmenter la production de pétrole brut et de produire du GPL pour la première fois à partir de ce gisement.

Plusieurs accords ont également été signés avec l’italien ENI. L’un d’eux porte sur l’exploration et l’évaluation du potentiel pétrolier du bassin offshore algérien (exploration en mer). Signe du réchauffement des relations entre les deux partenaires, un autre contrat a été conclu pour la cession à ENI de 49 % des intérêts de Sonatrach sur des périmètres de recherches Zemlet Elarbi, Sif Fatima et Orhoud II.

Par ailleurs, Sonatrach a signé un contrat de recherche et d’exploitation avec Total (France) et Repsol (Espagne) sur le périmètre de Tin Foye Tabankort (Hassi Messaoud). Ce contrat prévoit la réalisation d’un programme additionnel d’investissements estimés à 324 millions de dollars financés à hauteur de 51 % par Sonatrach, de 26,4 % par Total et de 22,6 % par Repsol.

Le groupe algérien et Total se sont également accordés pour l’exploration et l’évaluation du potentiel pétrolier du bassin offshore algérien.

 

| LIRE AUSSI : Vers un accord Sonatrach – Exxon dès la première moitié de 2019

 

Cap sur le développement de la pétrochimie

L’amont pétrolier et gazier n’est pas le seul domaine où la gestion de la nouvelle équipe dirigeante de Sonatrach a fait avancer des projets qui semblaient figés depuis de nombreuses années. Le staff dirigeant de Sonatrach a également affiché son intention de renforcer le pôle pétrochimique de l’entreprise pour mieux valoriser ses ressources énergétiques. Cette option, qui était évoquée depuis plusieurs années, a reçu une concrétisation très claire en 2018.

C’est dans ce sens qu’un mémorandum d’entente a été signé en 2018 entre Sonatrach et Total pour créer une société mixte chargée de la réalisation, le développement et l’exploitation d’un complexe de déshydrogénation du propane et de production du polypropylène qui est une matière plastique utilisée par de nombreuses industries dont celles notamment de l’automobile, du textile et de la pharmacie .

Cette usine, d’un montant d’investissement de l’ordre de 1,5 milliard de dollars, est le premier projet de polypropylène en Algérie et le deuxième projet de pétrochimie algérien après celui réalisé dans les années 1970.

Un pacte d’actionnaires entre Sonatrach et le groupe turc Ronesans Holding a également été conclu pour la réalisation d’un complexe pétrochimique en Turquie pour un investissement de 1,2 milliard de dollars. Il s’agit dans ce cas aussi d’un complexe pétrochimique de transformation du propane en polypropylène d’une capacité de production de 450.000 tonnes/an.

On peut ajouter à ce bilan déjà substantiel, la signature, à la fin de l’année 2018, d’un accord de partenariat entre les groupes Sonatrach et Asmidal-Manal, et des groupes chinois dirigés par la Société Citic pour la réalisation d’un projet intégré d’exploitation et de transformation du phosphate et du gaz naturel des gisements de la région de Bled El-Hadba. Un projet qui devrait mobiliser un investissement de 6 milliards de dollars.

Sonatrach s’implique dans les énergies renouvelables

Autre domaine où le management de M. Ould Kaddour a fait bouger les lignes, c’est celui des énergies renouvelables. La question de l’implication de Sonatrach dans le programme national de développement des énergies nouvelles était posée dans le débat public depuis déjà plusieurs années. L’ambition de Sonatrach à moyen terme est de réaliser une série de centrales photovoltaïques permettant de fournir en électricité les gisements de gaz et de pétrole et d’économiser ainsi des quantités de gaz qui seront dès lors disponibles pour l’exportation. Ce programme, annoncé début 2017 par l’ancien PDG Amine Mazouzi, a été fortement réévalué par la nouvelle équipe dirigeante de Sonatrach qui évoque désormais un objectif de 1300 MW. Des accords ont été conclus très rapidement en 2018 avec différents partenaires dont les Français ENGIE et Total.

L’accord le plus important a été signé dès 2017 avec l’italien ENI. L’inauguration de la centrale photovoltaïque d’Ouargla, a eu lieu fin novembre 2018. Cette nouvelle centrale est la première du groupe pétrolier algérien et a demandé un investissement de 16 millions de dollars. Implantés précisément à Bir Rebaâ Nord, dans la daïra d’El-Borma (sud-est d’Ouargla) les 31 320 panneaux photovoltaïques disposés sur une surface de vingt hectares représentent une capacité de production de 10 MW/an.

Les deux sociétés associées ont paraphé également, en octobre 2018, un accord pour la construction d’un laboratoire de recherche et de développement sur le site pour tester les technologies solaires et hybrides dans un environnement désertique ainsi qu’un texte créant une coentreprise spécifiquement dédiée au secteur de l’énergie renouvelable en Algérie.

Le gaz de schiste : « On va y aller »

C’est dans le but de donner une assise à cette nouvelle dynamique que le staff dirigeant de la compagnie nationale a annoncé, dès la fin 2017, l’élaboration d’une stratégie baptisée « Sonatrach 2030 ». Les axes de cette feuille de route très ambitieuse ont été exposés dans une série de conférences régionales organisées en mai et juin 2018.

Outre l’insistance sur la nécessité de reformer la gestion des ressources humaines dans le but de rendre les « cadres de l’entreprise plus responsables et plus créatifs au lieu de se reposer sur des procédures administratives et bureaucratiques », le projet insiste logiquement sur la nécessité de l’augmentation des exportations algériennes de gaz naturel et l’exploitation de nouveaux champs gaziers. Il s’agit aussi de diversifier les sources d’énergie en allant vers des activités nouvelles tel l’offshore. Le développement d’une industrie pétrochimique y tient également une large part.

Des thèmes nouveaux font par ailleurs leur apparition qui vont probablement marquer l’actualité des prochains mois. L’exploitation du gaz de schiste en fait partie et Abdelmoumem Ould Kaddour en parle d’une façon décomplexée, malgré l’extrême sensibilité du sujet.

Il a souligné en 2018 la nécessité de prendre le temps qu’il faut afin que l’exploitation du gaz de schiste « se fasse de manière professionnelle et sage ». Le PDG du groupe Sonatrach ne craint cependant plus d’affirmer que « pour l’exploitation du gaz de schiste, on va y aller », tout en assurant : « cela se fera de façon propre, sûre et dans le souci de tout préserver ».

En attendant la nouvelle loi sur les hydrocarbures

Autre sujet très sensible, la révision en cours de la loi sur les hydrocarbures. Abdelmoumène Ould Kaddour plaide clairement en faveur d’une réforme rapide du cadre juridique de l’industrie pétrolière et gazière algérienne.

« Nous sommes en train de parler avec le gouvernement dans le but d’effectuer les changements nécessaires dans la loi pour rendre le secteur plus attractif pour les investisseurs », a affirmé à plusieurs reprises en 2018 le PDG de Sonatrach.

Selon différentes sources, les nouvelles dispositions de la loi en préparation porteraient, entres autres, sur des incitations fiscales pour encourager les activités liées au pétrole et au gaz non conventionnels, les petits champs, les gisements dans les zones sous explorées, y compris l’offshore, mais aussi les champs à géologie complexe et ceux qui manquent d’infrastructures.

La prochaine loi sur les hydrocarbures devrait prévoir également une nouvelle méthode de détermination du taux d’imposition qui reposerait désormais sur la rentabilité d’un projet plutôt que sur ses revenus ce qui permettrait aux investisseurs d’avoir un retour sur investissement à la hauteur du risque encouru.

Il est certainement encore beaucoup trop tôt pour affirmer aujourd’hui que les paris d’Abdelmoumen Ould Kaddour seront gagnés ou perdus. Le management qu’il a inauguré à la tête de Sonatrach depuis mars 2017 a au moins le mérite de formuler clairement les enjeux les plus importants pour l’avenir du secteur et d’avoir donné un nouveau souffle à la compagnie nationale qui semblait engluée dans le piège d’un déclin inévitable.

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